Comme si la masse devenue objet prenait sa revanche

sur le monde des objets…”


entretien avec Jean Baudrillard (*)


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Pendant 35 ans, l’homme a livré avec une régularité de métronome ses analyses et ses diagnostics souvent effroyables sur la société contemporaine, qu’il dépeignait avec une certaine jubilation comme un monde à l’agonie, sans but et sans désir, noyé dans un maelström d’informations et d’objets de consommation de masse imposés partout par un « ordre unique » et mondialisé (2). Certaines de ses thèses sur la disparition du politique, l’art devenu marchandise, la toute puissance des médias ou le terrorisme vu comme mal nécessaire lui avaient valu une saine réputation de provocateur. En août 2003, j’avais tenu à le rencontrer à l’occasion de la sortie de La Violence du monde. Il avait eu la gentillesse de me recevoir deux bonnes heures chez lui, dans un appartement ma foi fort bourgeois du sixième arrondissement de Paris. À 74 ans, l’œil malicieux, mais fatigué par une tournée de conférences au Brésil d’où il était revenu assez patraque, ce fils spirituel de mai 68 s’amusait de son statut d’enfant terrible des intellos français d’une boutade : « Je me suis toujours senti en marge de la culture et de ses institutions ». J-F Paillard.


Comment devient-on un grand intellectuel français ?


Mon parcours est finalement assez atypique. Si je devais faire du Bourdieu, je dirais que de grands-parents paysans ardennais et de parents employés montés à la ville, en l’occurrence Reims, je suis de cette génération issue des classes moyennes qui a pu entreprendre sans trop de difficulté des études supérieures dans les années cinquante. J’ai pourtant vite renoncé à toute carrière professorale prestigieuse. Longtemps prof en lycée, je n’ai jamais eu en poche que le capes. Je n’ai pas fait l’école normale supérieure, qui était à l’époque le passage obligé pour les carrières universitaires. Je n’ai pas non plus passé de thèse de doctorat d’État, de même que je n’ai jamais accédé au statut de professeur d’Université, malgré 20 ans passés à enseigner la sociologie à Nanterre sur l’invitation d’Henri Lefèvre. Mon premier ouvrage théorique paraît d’ailleurs très tardivement puisque le système des objets sort en 1968, alors que j’ai déjà 39 ans. Il est vrai que j’ai longtemps été plus préoccupé d’action politique que d’écriture…


À partir de cette date, vous vous montrerez plutôt prolixe : cinquante ouvrages à votre actif, soit un à deux par an, c’est énorme !


C’est pas mal, en effet. J’ai commencé tard, mais j’ai fini par publier beaucoup. Trop même. Pourtant moins que ce que je voulais ! (rires) Et moins que d’autres... Regardez Derrida par exemple. Lui des livres, il en a au moins cent cinquante à son actif (rires). Non, plus sérieusement, je dois dire que ma position hors du système académique a plutôt favorisé mon travail d’écriture. Je n’ai jamais eu de ligne de conduite précise, ni d’objectif véritable. Je me suis senti toujours parfaitement libre de ce que je voulais et devais écrire. Ajoutez à cela de bons rapports avec des éditeurs qui n’ont jamais fait obstacle à telle ou telle publication…


Revenons à votre premier ouvrage. S’esquisse avec lui une critique radicale de la société de consommation…


Plutôt une analyse de l’objet de consommation qu’une critique du système dans son ensemble. Elle viendra quelques années plus tard avec La société de consommation, qui paraît en 1974. L’idée de départ était de montrer en quoi les objets relevaient à la fois d’une pratique sociale et d’une mythologie, l’acte d’achat étant à la fois quelque chose de profondément matériel et de hautement symbolique. En fait, il y eut dès le début une sorte de malentendu. Mon livre parlait quasi exclusivement de l’objet manufacturé. Il explorait sa dimension à la fois physique et métaphysique. Aborder ses deux facettes était un moyen pour moi d’engager le dialogue avec le marxisme et la psychanalyse, qui occupaient l’essentiel du champ intellectuel de l’époque. Or, de cette analyse, on n’a immédiatement retenu que la fameuse critique de la société de consommation…


Il y avait tout de même de quoi ! Dès Le Système des objets, vous écrivez que « dans l’ordre actuel, les objets n’ont pas pour destination d’être possédés mais seulement d’être achetés », vous fixez « les droits et les devoirs du consommateur ». Vous évoquez « l’effet Père Noël de la publicité »…


Bon, bon ! Reconnaissons donc à l’ouvrage le statut de manuel de référence de la société de consommation (rires). Je vais même vous dire quelque chose d’assez savoureux : depuis trente ans, dès qu’un pays accède à la consommation de masse, il s’empare du Système des objets et de la société de consommation et les traduit dans sa langue. La publication de ces deux ouvrages n’a donc jamais cessé. Reste que pour moi, ces bouquins font partie d’une vie antérieure... Le concept de « société de consommation », tout comme celui de « société du spectacle » forgé par Guy Debord en 1967 sont complètement entrés dans les mœurs. Ils se sont même tellement popularisés qu’ils sont devenus de véritables tartes à la crème – on les retrouve même dans le discours politique, c’est dire…


Vous vous attaquez ensuite au sacro-saint « objet d’art », dans lequel vous ne voyez qu’une marchandise comme une autre…


Au milieu des années soixante-dix, l’État crée le musée Beaubourg, devenu haut lieu de la « culture pour tous ». C’est l’« effet Beaubourg ». Parallèlement, on assiste à un développement sans précédent, exponentiel, presque industriel d’œuvres artistiques spécialement fabriquées pour les musées et qui finissent par se prendre elles-mêmes comme sujet. Dans un bel ensemble, les artistes se mettent à emprunter à la réalité ses objets les plus banals et à les accumuler – parfois à la faveur de « performances » – dans des installations qui tiennent du déchet, de l’accumulation, bref du remplissage… Je trouvais que cette démarche était purement illustrative, qu’elle débouchait sur une connivence, et finalement une collusion avec les choses telles qu’elles sont et rien de plus. Les artistes étaient en quelque sorte entrés dans le jeu, dans le rang. Il n’y avait plus de remise en cause radicale de quoi que ce soit, plus d’invention d’une scène spécifiquement artistique. Ne restait qu’un remplissage. Une énorme accumulation « d’objets d’art » banalisés, marchandisés. Comme un immense retour de flamme du coup de génie de Duchamp qui avait érigé l’urinoir au statut d’œuvre d’art. Tout était devenu art, et donc rien ne l’était plus… Dans le même temps, l’art, qui n’est plus réservé à l’élite, devient à la fois affaire d’État et stratégie politique. C’est aussi ça, « l’effet Beaubourg » ! Affaire d’État, lorsqu’il s’agit, en sacralisant l’objet d’art et le lieu où l’on communie avec lui – le musée - de cultiver « la masse », cette nouvelle « majorité silencieuse », une entité floue, insaisissable, qui commence à apparaître avec les premiers sondages d’opinion et les ouvrages qui lui sont consacrés, comme ceux de Marshall Macluhan. Stratégie politique quand il s’agit aussi de l’endormir, l’alibi de la culture jouant le rôle de soupape de sûreté et finalement d’instrument d’aliénation…


Cette stratégie a-t-elle fini par triompher ?


Je ne crois pas. Le fait que les masses faisaient échec à cette stratégie du pouvoir, y compris à travers les médias m’avait déjà frappé à l’époque. Les masses sont à la fois aliénées par les pouvoirs politiques et médiatiques, mais en même temps elles imposent un tel nivellement des discours politiques et culturels qu’elles en neutralisent en quelque sorte l’impact : tout ce qu’il leur est imposé – objets matériels, objets culturels - tombe en quelque sorte dans un grand trou noir, celui de l’indétermination, de l’indéchiffrable. Face aux masses, il n’y a plus de retour du discours politique, il n’y a même plus de représentation politique : il n’y a plus rien. Comme si la masse devenue objet prenait sa revanche sur le monde des objets…


Refusant dès lors d’être manipulée…


Manipulation, récupération… Je me méfie de ces termes qui supposent toujours une intention, un grand ordonnateur, un grand Manitou là où il n’y en a pas. On voudrait que le système dans lequel nous vivons, ce fameux système capitaliste, soit régi par un maître, un dominant. En fait, c’est la logique interne du système occidental, à la fois respecté par tous et s’imposant à tous, qui domine le monde. Prenons le marché de l’art par exemple : c’est sa logique essentiellement économique, d’ailleurs favorisée par sa médiatisation, qui explique la banalité esthétique des objets d’art contemporains. Seule subsiste l’idée insensée que l’artiste échappe à ce processus implacable– comme s’il bénéficiait d’un privilège spécial. Une contradiction qui relève du simulacre, en ces temps de mondialisation…


Une mondialisation que vous décrivez comme le stade suprême de la société de consommation…


On ne peut nier qu’aujourd’hui l'organisation de la valeur s'est étendue à toute la planète. Un phénomène qui a été rendu possible par l’avènement de la consommation de masse, l’emprise des médias sur la société et la généralisation progressive de l’usage des technologies numériques. Aucune sphère de l'activité humaine, qu’elle soit privée ou collective n’est épargnée par ce phénomène. On a affaire à un système total, une espèce de réalité intégrale qui s’impose à tous comme un ordre universel… Il y a d’ailleurs entre les thèmes du mondial et de l'universel une fausse parenté. L'universalité est celle des droits de l'homme, de la démocratie – autant de valeurs en voie de disparition. La mondialisation est celle des techniques, du marché, de l'information. Constituée en système de valeurs à l'échelle de la planète, elle semble au contraire implacable, irréversible. Et destructrice : elle fait mourir toutes les autres cultures en les assimilant de force. On peut en faire la critique en convoquant par exemple l’idée d’aliénation. Ou tout simplement constater qu’elle existe et se demander ensuite ce qui lui est irréductible, ce qui ne joue pas le jeu dans cette nouvelle guerre mondiale qui ne dit pas son nom…


Vous parlez même de quatrième guerre mondiale…


En effet. Les deux premières ont mis fin à la suprématie de l'Europe colonialiste et du nazisme. La troisième, celle qu’on a pudiquement appelé la guerre froide, mais qui était bien réelle, a scellé le sort du communisme. Remarquez que chaque fois, on est allé vers un ordre mondial plus englobant, plus unique, ce processus étant aujourd'hui parvenu quasiment à son terme. D’où cette impression diffuse d’avoir affaire aujourd’hui à un vaste système unifié, une réalité intégrale où l’ennemi est partout et nulle part. C’est cela que j’évoque quand je parle de quatrième guerre mondiale : celle que la mondialisation mène tout simplement contre elle-même. Dans un système mondialisé, il n’y a plus vraiment de face à face possible, plus d’ennemi déclaré, plus de territoire à conquérir. Le système est allé trop loin dans sa propre logique. De sorte qu’il finit par se détraquer et se dévorer lui-même en secrétant une forme de corruption interne. Pas une corruption au sens moral bien sûr, mais quelque chose comme une déconstruction de l’ensemble, le terrorisme étant l’expression, la métaphore violente de cette tension irréductible au système. Comme s’il jouait en quelque sorte le rôle d’un virus. Un virus qui au bout du compte toucherait l’imaginaire de tous, ajoutant au système un élément supplémentaire de tension, symbolique et virtuel celui-là.


Votre interprétation du terrorisme, que vous refusez de voir comme un acte immoral est assez iconoclaste…


De deux choses l’une : soit on analyse le terrorisme comme une espèce de puissance du mal venue d’ailleurs, du fin fond de l’Islam par exemple, et l’explication s’efface devant un jugement de valeur… Soit on va voir un peu au-delà du bien et du mal. Le terrorisme apparaît alors comme une réponse du mal par le mal, quelque chose comme l'ombre portée de tout un système de domination, un système hégémonique qui s’impose à tous au nom d’un discours démocratique ou universaliste totalement contraire à ses actes. N’est-ce pas au nom de la lutte contre la terreur – ce que les anglo-saxons appellent ‘deterrence’ - que les pays occidentaux s’imposent une forme de terreur sécuritaire ? C’est cela qui me fait dire que le terrorisme, en tant que puissance infiltrée, est peut-être en passe de gagner…


Et les États-Unis de perdre ?


Voilà bien une puissance mondiale qui pour avoir piétiné allègrement les valeurs universelles dont elle se réclame a perdu toute légitimité. Comme elle n’a plus d’ennemis clairement définis, elle s’en crée, plus ou moins virtuels : l’Afghanistan, l’Irak de Saddam et bien sûr le terrorisme, un concept flou, insaisissable, mais commode, car on peut y voir la puissance du mal par excellence. Le problème c’est qu’aujourd’hui, le mal est en grande partie virtuel, on le voit bien en Irak, dont les armes de destruction massive n’ont après tout jamais été retrouvées. Le pire c’est qu’en prétendant le combattre ce mal, on crée des foyers d’infection partout : Afghanistan, Irak, Indonésie, Turquie… Comme si le système créait sa propre fuite en avant…


Croyez vous à cet égard que le 11 septembre était prévisible ?


Non. C’est par définition un événement imprévisible. Un incident qui surgit dans un système trop prévisionnel, trop programmatique est forcément imprévisible… Mais son surgissement est possible. Dans un contexte de mondialisation, l’histoire politique s’enlise dans l’ennui. La représentation ne fonctionne plus, les fractures sociales se font béantes. Et puis de temps en temps arrive une explosion, un événement dramatique, un accident comme dit mon ami Paul Virilio. Lui parle vraiment d’accident pouvant mener à l’apocalypse…


Vous y croyez, vous ?


Je n’ai pas cette fibre-là. Je ne pense pas que le monde parvienne à sa fin de cette façon, bien qu’en vérité, on n’en sache strictement rien. Je pense cependant que nous n’entrons pas dans un cycle classique de crises - sociale, culturelle ou économique - la crise faisant après tout partie du progrès. Je crois plutôt à un processus de type catastrophique dans la mesure où, comme je vous l’ai dit, le système secrète sa propre fuite en avant. Dans tous les domaines, d’ailleurs… On le voit par exemple dans le domaine de l’information. On sent bien qu’il y a là un problème. Les images et les messages sont devenus tellement proliférants, indifférenciés, impossibles à sélectionner qu’ils finissent par interdire tout échange. Or, les solutions pour régler le problème ne font que multiplier les images et les messages. On est donc bien en présence d’un processus catastrophique… Reste qu’il a quelque chose de réjouissant dans le spectacle de ce monde qui s’emballe et finit par se détraquer de lui-même, incapable d’échapper à sa propre logique, comme s’il se prenait les pieds dans son propre piège…


Et l’individu ? Pensez-vous qu’il a une capacité d’agir dans ce monde « détraqué » ?


Je pense qu’il reste dans chaque homme une forme de vitalité, quelque chose d’irréductible qui résiste, une singularité d’ordre métaphysique qui va même au-delà de l’engagement politique, lequel n’est pas totalement liquidé d’ailleurs. Je dois d’ailleurs vous dire que si je n’avais pas la conviction qu’il y avait en l’homme quelque chose qui se bat, qui résiste, j’aurais tout simplement cessé d’écrire. Car ce serait alors se battre contre des moulins à vent. J’ai la conviction que cette chose-là, cette part d’irréductible ne peut pas s’universaliser, se globaliser ou faire l’objet d’un quelconque échange standard. Est-ce que l’homme en fera quelque chose de positif un jour ? Là, on ne peut rien dire. Les jeux ne sont pas faits. Voilà d’ailleurs où réside mon optimisme...

Propos recueillis par Jean-François Paillard

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(*) Cette interview a paru sous une forme légèrement différente dans l’excellent mensuel Philosophie Magazine

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  1. (1)Une cinquantaine d’ouvrages à l’actif de Baudrillard, parmi lesquels le Système des objets, 1968 ; la Société de consommation, 1970 ; Cool Memories (1987, 2000) ; la Transparence du mal (1990) ; la Violence du Monde (2003). Philosophe, sociologue, mémorialiste Jean Baudrillard était également photographe...

 

Jean Baudrillard chez lui - août 2003 - cliché JFP