La De Blok, une sculpture de Rolf Adams (TSA)
C’est une pierre. Un monde creux. On y devine des soleils minuscules et blafards comme enfoncés dans l'abîme de ciels immenses et rougeoyants que déchirent d'imposantes montagnes violacées aux pieds desquelles s'étendent d'immenses plaines absolument plates et désolées, où court une étrange savane vert bouteille ornée par endroits de hautes fougères bleuâtres et que traversent par un effet de perspective vertigineux des rivières indomptées, blanches d'écume, éclaboussées de grands coups de ciseaux rageurs. En bas à droite, isolé dans un halo rosé, un chalet à toit pentu, d'allure savoyarde, cossu comme un gras fromage, fait drôle figure et souligne, par son incongruité, l'étrange connivence ou plus précisément l'insoutenable divorce entre le créateur et l'objet créé. On rapporte que l’individu qui commit (bien qu’il n’en soit pas l’auteur) cette pièce magnifique est daltonien. Fabriquée en Chine et Hollande cette œuvre appartient à l’art traditionnel monumental, celui de Detaille, Boltanski, Kiefer, Serra ou Tokasho (dim. 112 X 67 m2). JFP
Le Non-dit-de-la-cuisine,
une installation de Takami Oshura (PU)
Qui a dit que la technique de l’installation était un mode opératoire devenu obsolète ? Composée d’une simple pièce dotée d’une porte qui se referme derrière vous dans un bruit de sirène, cette installation-ci marquera pourtant, j’en suis sûr, l’art du XXIe siècle. Mais laissons-là “parler” (le son qu’elle émet provient, légèrement en différé, d’une fente pratiquée dans un faux-plafond de Zitoplass opaque) : Voix féminine, criée : “Mike, quand c'est, déjà, la semaine prévue chez tes parents ?” / Voix masculine, chuchotée : “Je sursaute. Aileen me parle depuis la cuisine. Je suis pourtant bien tranquille dans le salon. Je tripote la télécommande en rêvassant devant la télé. Je me tords le cou vers la cuisine et je dis...” / Voix masculine, criée : “Je sais plus, moi... Je crois que c'est pas cette semaine, mais l'autre.” / Voix masculine, chuchotée : “Comme vous pouvez le constater, je me suis efforcé d'articuler le mieux possible afin que ma femme ne me fasse pas répéter ce que je viens de dire, comme elle en a contracté la fâcheuse habitude depuis - depuis combien de temps,
déjà ?” / Voix féminine, criée, entrecoupée de bruits de casserole : “Hein? Quoi! Qu’est-ce que tu disais ?” La porte de l’installation ne se rouvrira qu’après une manière de coup de théâtre poignant et dérisoire dont nous vous laissons la primeur (dim 4X4X4). JFP
« Fernand », une performance de N. et F. (FRA) donnée le 13 mai dernier au carré d’Or de NYC (EAU).
Difficile depuis le célèbre Lemming de Beuys de renouveler le genre “mise en présentiel” de la performance. Cette pièce à deux personnages, quoiqu’intéressante, touchante même (on m’a rapporté que B. A. junior lui-même souhaitait l’acheter) est à mon avis la moins probante de notre revue du mois. Mais jugez plutôt : Nous sommes dans un lieu incertain, dont la destination prétend la plaquette de présentation doit sauter d’elle-même aux yeux du spectateur. Le premier personnage est un homme. Gros, gras, bonnes bajoues, frisotté au dessus, il est parfaitement immobile. Il regarde droit devant lui. Il a un pull en "V", une chemise ouverte, un sac en bandoulière. Il a un pantalon en velours côtelé, des chaussettes à motifs, de grosses chaussures. Il a les pieds en dedans. Le second personnage est une femme. Elle est mince, maigre même. Elle a un visage de travers. Elle est très maquillée. Mais peut-être ces détails n’ont-ils aucune importance. Elle regarde fixement devant elle. Elle se tient également immobile. Au bout d’un moment (qui varie, m’a-t-on rapporté, en fonction des réactions du public) elle dit : “J'te cause, c'est comme si j'parlais à un mur, Fernand.” Ah. J’oubliais. La femme est vêtue d’une robe vert pomme et d’un imper bleu électrique. Elle a des cheveux clairsemés. Elle a les jambes terriblement maigres. On jurerait que tous ces détails comptent. Au bout d’un long moment de silence, la femme dit : “Tu m'comprends pas. Tu le sais, ça, Fernand?”

Elle ne paraît pas avoir d'âge. Juste des jambes maigres et une gueule de traviole. C’est en tout cas ce qu’on se dit en attendant que la femme - ou l’homme - ajoute quelque chose à ces deux énoncés prononcés d’une voix plaintive, un peu forcée, surjouée dirait-on. Mais l’attente s’éternise sans que rien ne se passe. Ou pas grand-chose. Jeux de regards interrogatifs, puis amusés, puis navrés entre les membres du public. Bruits de gorge. Froissements d’étoffe. Est-ce le but recherché ? On finit par songer à intervenir. Ou à quitter l’endroit. Mais non. Curieusement, on se tait. On attend. On est mal à l’aise. C’est long. Beaucoup trop long. Ça s’éternise. On finit par s’étonner du silence. De la qualité du silence. Soudain le coeur bat à toute volée quand la femme dit : “Fernand, j'te cause, Fernand!” Puis elle dit : “J'y r'tourne plus, j'te jure, j'y r'tourne plus, j'te jure Fernand!” L’homme paraît hausser les épaules. Il paraît hocher le tête d'un air entendu (peut-être l’homme ne fait-il rien de tel : à ce stade, nous sommes dans un tel état de tension que nous voyons l’homme bouger, fût-ce imperceptiblement). Il dit : “Tu dis toujours la même chose.” “J'te jure, Fernand, j'y r'tourne plus”, répond la femme. “Tu dis toujours ça”, dit l’homme. “J'y r'tourne ce soir, mais demain, c'est chez toi”, dit la femme. “Toujours ça”, répète l’homme. “Ce soir j'y vais, mais demain, j'y r'tourne plus, Fernand”, dit la femme. “Tous les jours”, dit l’homme. “Tu m'comprends pas Fernand”, dit la femme. Et de nouveau, c’est le silence. Au bout d’un moment, l’homme s’agite un peu. Du moins paraît-il vaguement regarder autour de lui, comme si, à défaut de voir le public, il le devinait. “Tu sais qu'tu m'comprends pas. Tu le sais ça, Fernand?”, reprend la femme. L’homme paraît vaguement sourire. “J'peux pas ne pas y aller ce soir Fernand”, dit la femme. L’homme fait mine de nouveau de hausser les épaules (comment y parvient-il sans le faire vraiment, cela tient du prodige). Tout à coup, la femme se lève du strapontin et s’est comme si nous ne l’avions jamais imaginée assise ! Elle tire sur sa jupe. Elle ajuste la lanière de son sac à main (et c’est comme si nous le découvrions pour la première fois!). Elle s'avance. Elle colle sa figure contre la vitre de la porte. Elle joue avec la poignée de la porte. Elle marmonne quelque chose. Le wagon s'arrête. Elle recule. La porte s'ouvre à deux battants. Une adolescente, un cadre, une femme en boubou accompagnée d'un marmot qui roule des yeux ronds et d’un vieillard pénètrent dans le compartiment. Tous vont s'asseoir, sauf l’adolescente et le cadre qui restent debout, bouchant la vue des spectateurs, les obligeant contre toute attente à se hausser sur les pieds, à tordre le cou, à pencher la tête s’ils veulent voir les personnages en scène. “Fernand, ce soir j'y vais pas. Si tu veux, ce soir j'y vais pas”, reprend la femme. “Tu dis toujours ça”, dit l’homme. “J'te jure, Fernand. J'te jure que j'y vais pas”, dit la femme. “Tu dis ça”, dit l’homme. “Fernand!”, hurle la femme. On se surprend à regarder par-dessus l’épaule du cadre. On entraperçoit la femme qui se précipite vers l’homme. On insulte mentalement cette adolescente qui bouche à présent presque entièrement la scène. À moins que si l’on se penchait un peu plus. A l’oreille, on devine que la femme essaie d’embrasser l’homme. Ses baisers claquent dans le vide. L'homme l'a sans doute repoussée. “Ce soir, je viens chez toi. Tu verras”, dit la femme. “On dit ça, on dit ça”, dit l’homme. “Tu verras, j'te dis”, assure la femme. L’adolescente fait un pas de côté puis reviens à sa place initiale, mais on a eu le temps d’apercevoir fugitivement quelque chose. “C'est toi, Fernand, et personne d'autre”, dit la femme. L’homme sourit. “Tu le sais Fernand, tu le sais, ça”, dit la femme. Il sourit. “Tu le sais, que j't'aime”, dit la femme. “On dit ça”, dit l’homme. “Tu le sais, Fernand”, dit la femme. “On dit ça, on dit ça”, dit l’homme. Le wagon s'arrête. Peu de gens sortent. Beaucoup de gens entrent. Les spectateurs se trouvent bientôt noyés dans une foule compacte, au point qu’il est désormais impossible de rester assis. Bientôt, on se lève et, emporté par le flot des quidams, on s’en va vaquer à d’autres occupations, avec dans la tête un petit bout de pensée pas très ragoûtant à mâcher jusqu’au soir. (durée 60 mn.). Copyright Jean-François Paillard.
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